Title

Oralité et textualité

Titles of the Individual Presentations in a Panel

Le texte et l’œuvre : De Proust à Genette, un refus argumenté du fétichisme (Antoine Constantin Caille) Le commentaire sur l'actualité à travers l'"oralité médiatisée 2.0": L'exemple d'ici.radio-canada.ca (Marie-Laure Boudreau) Le danger de l’oralité perçu dans La Mariecomo de Régis Brun (Rachel Doherty)

Subject Area

French and Francophone Studies

Abstract

Le texte et l’œuvre : De Proust à Genette, un refus argumenté du fétichisme

Afin de définir ce qu’est un texte, le concept d’œuvre bénéficie certainement de plusieurs atouts théoriques. Il permet de : 1) penser les différents arts, et partant de ne pas cloisonner la conception du texte à un art particulier, la littérature ; 2) différencier le discours littéraire du discours quotidien ; 3) comprendre le rapport entre structures virtuelles et productions singulières. Cependant le concept d’œuvre peut apparaître comme une restriction du potentiel créatif. A l’idéologie qui valorise l’œuvre comme produit (fini, délimité, assigné) est opposée une éthique de la production vive, de l’écriture en cours, du texte en train de se faire.

Comme le dit Ricœur, « le phénomène de l’inscription donne une autorité spéciale à la chose écrite » ; mais, rétroactivement, le statut d’œuvre efface celle-ci en tant qu’action : il incite à retenir le résultat final (l’objet fini) comme étant l’essentiel, et à oublier la pratique d’écriture et de lecture qui l’ont produit dans un cheminement aux prises avec le virtuel. C’est bien un problème de fétichisation de l’œuvre dans sa matérialité que Proust ciblait déjà dans ses textes à propos de la lecture (nous évoquerons une scène de Jean Santeuil). L’importance accordée à l’objet livre comme s’il était l’œuvre était diagnostiquée comme le symptôme d’une perversion de la vie intellectuelle. De récents travaux de Genette nous permettent de comprendre à la fois en quoi la fétichisation de l’objet matériel est une attitude perverse et pourquoi elle a lieu.

Le commentaire sur l'actualité à travers l'"oralité médiatisée 2.0": L'exemple d'ici.radio-canada.ca

« La voix déborde de la parole… Les émotions les plus intenses suscitent chez l’homme le son de la voix, indépendamment de tout langage », écrit Paul Zumthor dans son article intitulé « Oralité » [1]. Aujourd’hui, les nouveaux moyens d’expression médiatisés par le web 2.0 impliquent une nouvelle oralité, qu’Oren Soffer qualifie de « silencieuse »[2] : il s’agit de « computer mediated communication » (CMC). Bien qu’émis sous forme de texte écrit, la brièveté ainsi que l’informalité de ce moyen d’expression le situe plus près de l’oralité que de la littérature ; mais sans les vibrations acoustiques, véhicules d’émotion.

Dans cet exemple du commentaire sur l’actualité, La chaîne francophone Radio-Canada donne « la parole » au public, en lui offrant un espace d’expression à l’intérieur de sa plate-forme web, mais ce public reste sans « voix ». La conversation en réaction à la nouvelle, qui avait lieu anciennement entre personnes regardant le même écran dans le même lieu (ou un soliloque avec un appareil de télévision sourd) s’est métamorphosée. Les réactions à vif formulées derrière un clavier et un écran permettent des « coups de gueules » à l’abri des coups de poings. En quoi est-ce que cela modifie la dimension sociale du commentaire sur l’actualité ?

[1] Zumthor, Paul. « Oralité ». Intermédialités 12 (Automne 2008) : 169-199. (172)

[2] Soffer, Oren. « « Silent Orality » : Toward a Conceptualization of the Digital Oral Features in CMC and SMS Texts ». Communication Theory. 20 (2010) : 387-404.

Le danger de l’oralité perçu dans La Mariecomo de Régis Brun

Le choix d’écrire dans le dialecte acadien et d’employer des formulations orales est, pour Régis Brun, le seul moyen de donner la parole à une personnalité légendaire telle que la Mariecomo. La langue n’est pas le seul élément d’oralité que l’auteur emploie. Sans guillemets et sans la structure narrative traditionnelle, la textualité de ce roman évoque l’oralité et le chaos conversationnel. Cette narration ambiguë, le langage familier et la valorisation d’un groupe marginal sont trois aspects qui viennent directement des attitudes acadiennes d’identité pendant les années soixante-dix – l’époque de sa publication. Tous ces éléments ont inspiré Clint Bruce à déclarer que ce roman est « dangereux » dans l’introduction qu’il a écrit en 2006 [1].

L’idée que l’oralité et la textualité pourraient être dangereux n’est pas une notion répandue. Paul Zumthor dit que la convergence de l’oralité et de la littérature est « une contradiction interne… peu scientifique » [2]. Bien que La Mariecomo soit une fiction, il a été écrit par un historien dont le but est d’élever la langue, le folklore et l’identité de son peuple. Pour Clint Bruce, ici réside le danger. Je me propose de démontrer qu’au-delà de la question identitaire, La Mariecomo est une méditation historique sur la tradition orale acadienne et qu’actuellement, ce n’est plus un acte dangereux.

[1] Bruce, Clint. « Comment lire un livre dangereux ? » Introduction. La Mariecomo. Par Régis Brun. Moncton : Perce-Neige, 2006. i-xxv. Imprimé.

[2] Zumthor, Paul. « Oralité ». Intermédialités 12 (Automne 2008) : 169-199. (176).

Brief Bio Note

Doctorant et enseignant en études francophones à l'Université de Louisiane à Lafayette, Antoine Constantin Caille a obtenu une maîtrise en philosophie et une maîtrise d'anglais à l'Université de Nice. Il finit une thèse portant sur le concept de textualité. Certains de ses articles sont parus ou en cours de parution dans des revues scientifiques, notamment :

« Ecrire l’écran : Effacement ou apparence de la voix-je dans les filmographies de Robert Bresson et Jean-Luc Godard », Etudes Francophones, volume 27, 2014 <http://languages.louisiana.edu/ef/>

Marie-Laure Boudreau est étudiante en Études francophones à l’Université de Louisiane à Lafayette. Elle s’est intéressée, pour son mémoire de maîtrise, à la double influence des enregistrements sonores et du contexte sociolinguistique sur la performance de la musique traditionnelle cadienne et créole. Également musicienne, ses recherches s’orientent vers l’étude des impacts liés aux développements médiatiques récents sur les traditions orales.

Rachel Doherty est étudiante de deuxième cycle à l’Université de Louisiane à Lafayette. Elle s’intéresse aux confrontations de traditions autochtones féminines avec des perspectives européennes dans les contextes coloniaux et postcoloniaux. Pour son mémoire de maitrise, elle recherche l’influence occidentale sur la sorcellerie et la spiritualité féminine dans certains romans antillais féministes.

Keywords

Texte, Ouvre, Fétichisme, Inscription, Matérialité, Idéalité, Discours, Art, Médiatisation, Société

Location

Room 221

Presentation Year

2015

Start Date

3-27-2015 9:00 AM

End Date

3-27-2015 10:15 AM

Embargo

5-23-2017

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Mar 27th, 9:00 AM Mar 27th, 10:15 AM

Oralité et textualité

Room 221

Le texte et l’œuvre : De Proust à Genette, un refus argumenté du fétichisme

Afin de définir ce qu’est un texte, le concept d’œuvre bénéficie certainement de plusieurs atouts théoriques. Il permet de : 1) penser les différents arts, et partant de ne pas cloisonner la conception du texte à un art particulier, la littérature ; 2) différencier le discours littéraire du discours quotidien ; 3) comprendre le rapport entre structures virtuelles et productions singulières. Cependant le concept d’œuvre peut apparaître comme une restriction du potentiel créatif. A l’idéologie qui valorise l’œuvre comme produit (fini, délimité, assigné) est opposée une éthique de la production vive, de l’écriture en cours, du texte en train de se faire.

Comme le dit Ricœur, « le phénomène de l’inscription donne une autorité spéciale à la chose écrite » ; mais, rétroactivement, le statut d’œuvre efface celle-ci en tant qu’action : il incite à retenir le résultat final (l’objet fini) comme étant l’essentiel, et à oublier la pratique d’écriture et de lecture qui l’ont produit dans un cheminement aux prises avec le virtuel. C’est bien un problème de fétichisation de l’œuvre dans sa matérialité que Proust ciblait déjà dans ses textes à propos de la lecture (nous évoquerons une scène de Jean Santeuil). L’importance accordée à l’objet livre comme s’il était l’œuvre était diagnostiquée comme le symptôme d’une perversion de la vie intellectuelle. De récents travaux de Genette nous permettent de comprendre à la fois en quoi la fétichisation de l’objet matériel est une attitude perverse et pourquoi elle a lieu.

Le commentaire sur l'actualité à travers l'"oralité médiatisée 2.0": L'exemple d'ici.radio-canada.ca

« La voix déborde de la parole… Les émotions les plus intenses suscitent chez l’homme le son de la voix, indépendamment de tout langage », écrit Paul Zumthor dans son article intitulé « Oralité » [1]. Aujourd’hui, les nouveaux moyens d’expression médiatisés par le web 2.0 impliquent une nouvelle oralité, qu’Oren Soffer qualifie de « silencieuse »[2] : il s’agit de « computer mediated communication » (CMC). Bien qu’émis sous forme de texte écrit, la brièveté ainsi que l’informalité de ce moyen d’expression le situe plus près de l’oralité que de la littérature ; mais sans les vibrations acoustiques, véhicules d’émotion.

Dans cet exemple du commentaire sur l’actualité, La chaîne francophone Radio-Canada donne « la parole » au public, en lui offrant un espace d’expression à l’intérieur de sa plate-forme web, mais ce public reste sans « voix ». La conversation en réaction à la nouvelle, qui avait lieu anciennement entre personnes regardant le même écran dans le même lieu (ou un soliloque avec un appareil de télévision sourd) s’est métamorphosée. Les réactions à vif formulées derrière un clavier et un écran permettent des « coups de gueules » à l’abri des coups de poings. En quoi est-ce que cela modifie la dimension sociale du commentaire sur l’actualité ?

[1] Zumthor, Paul. « Oralité ». Intermédialités 12 (Automne 2008) : 169-199. (172)

[2] Soffer, Oren. « « Silent Orality » : Toward a Conceptualization of the Digital Oral Features in CMC and SMS Texts ». Communication Theory. 20 (2010) : 387-404.

Le danger de l’oralité perçu dans La Mariecomo de Régis Brun

Le choix d’écrire dans le dialecte acadien et d’employer des formulations orales est, pour Régis Brun, le seul moyen de donner la parole à une personnalité légendaire telle que la Mariecomo. La langue n’est pas le seul élément d’oralité que l’auteur emploie. Sans guillemets et sans la structure narrative traditionnelle, la textualité de ce roman évoque l’oralité et le chaos conversationnel. Cette narration ambiguë, le langage familier et la valorisation d’un groupe marginal sont trois aspects qui viennent directement des attitudes acadiennes d’identité pendant les années soixante-dix – l’époque de sa publication. Tous ces éléments ont inspiré Clint Bruce à déclarer que ce roman est « dangereux » dans l’introduction qu’il a écrit en 2006 [1].

L’idée que l’oralité et la textualité pourraient être dangereux n’est pas une notion répandue. Paul Zumthor dit que la convergence de l’oralité et de la littérature est « une contradiction interne… peu scientifique » [2]. Bien que La Mariecomo soit une fiction, il a été écrit par un historien dont le but est d’élever la langue, le folklore et l’identité de son peuple. Pour Clint Bruce, ici réside le danger. Je me propose de démontrer qu’au-delà de la question identitaire, La Mariecomo est une méditation historique sur la tradition orale acadienne et qu’actuellement, ce n’est plus un acte dangereux.

[1] Bruce, Clint. « Comment lire un livre dangereux ? » Introduction. La Mariecomo. Par Régis Brun. Moncton : Perce-Neige, 2006. i-xxv. Imprimé.

[2] Zumthor, Paul. « Oralité ». Intermédialités 12 (Automne 2008) : 169-199. (176).